FR  /  Janvier 2012  /  Destination LIBYE

Destination LIBYE

Dossier réalisé par Sylvain Etaix

Libye comment participer à la reconstruction

La dernière visite ministérielle française en Libye avant Noël a permis à trois grands groupes tricolores de signer des contrats “de reconstruction“. Air France pour la maintenance d'avions civils des compagnies Libyan Airlines et Afriqyiah (lire p.47), Alstom pour la fourniture d'équipements à la compagnie d'électricité nationale Gecol tandis que le futur plan d'urbanisme de la ville de Misrata revient au groupe Egis. Derrière les grands groupes, comment les Pme françaises dont l'offre correspond aux besoins urgents du pays peuvent-elles se remettre à travailler ou démarrer de nouvelles activités sur place ?

Bien avant que le sort de Kadhafi soit scellé, les nations étrangères faisaient déjà la cour aux nouvelles autorités du pays, craignant que les grands contrats passés avec l’ancien régime, notamment des contrats énergétiques, soient remis en cause. A l’époque, le Conseil National de Transition (CNT) a rassuré tout le monde à ce sujet. Mais fin décembre 2011, quelques heures seulement après la signature des contrats avec les groupes français, le discours avait changé. Le vice-premier ministre du gouvernement libyen Bou Chagour annonçait que tous les contrats conclus (sous l’ère Kadhafi, ndlr) seraient revus. Les nouvelles autorités veulent « s’assurer que ces contrats servent les intérêts du peuple libyen ».
 
A l’issu d’un entretien avec les représentants français (Pierre Lellouche était à Tripoli le 20 décembre avec une délégation de grandes entreprises françaises), Bou Chagour déclarait : « Nous voulons que les entreprises françaises viennent mais sur des bases nouvelles fondées sur le principe de la transparence et de la compétitivité avec les autres entreprises ».

Près de 12 000 contrats “revus”

 Quel sens donner à ces déclarations ? Pour Michel Casals, directeur de la chambre franco-libyenne, le CNT ne cherche pas autre chose que  de gagner du temps. « Les nouvelles autorités se sont rendu compte que près de 12 000 contrats signés avant le 17 février 2011 étaient en cours. Etant données les circonstances, elles ne peuvent garantir l’exécution de tous ces contrats, elles veulent aussi vérifier leur pertinence ». M. Casals rappelle que « la Libye est passée de la phase révolutionnaire à la phase de transition. La société civile se met en place, des groupes universitaires se constituent et cogitent dans la perspective des élections qui devraient se tenir en juin ».

Aujourd’hui, les nouvelles autorités sont dans une situation délicate. « Les ministres en place doivent composer avec les pouvoirs régionaux, notamment à Misrata et Bengazhi. Chacune de leur décision doit être acceptée, leur position est difficile ».

« Ce sont les entreprises qui seront là au bon moment qui feront du business »

Avant juin 2012, il ne devrait pas se passer grand chose mais les entreprises peuvent rester optimistes. « Aujourd’hui, tous les concurrents étrangers font la même analyse. Rester au contact, sur le terrain, comprendre les attentes des décideurs et se positionner sur les contrats d’urgence : nourriture, électricité, eau, accès aux soins…La vie est encore compliquée pour la population, les besoins sont nombreux ». Derrière les grands groupes, les Pme françaises ont-elles leur carte à jouer ? Peuvent-elles se remettre à travailler ou démarrer de nouvelles activités sur place ? « Je le souhaite. Plusieurs sociétés françaises qui étaient présentes avant la révolution sont en train de se réinstaller ».

Tel est le cas de la société ABN Ingenierie Consulting qui élabore et installe des lignes de surgélation. La société devait signer un contrat de 1,4 millions d’euros à Misrata en mars 2011. Evidemment, la guerre a tout stoppé,… sauf les relations humaines.

« On a continué à prendre des nouvelles régulièrement de nos partenaires  » explique Katia Durieux, directrice commerciale de la société. « Aujourd’hui, il n’y a plus de virement swift à Misrata. Notre client est allé à Tripoli pour faire son virement. Cette vente, on va la faire ! »
Car le pays, dont 95% des recettes proviennent de la rente pétrolière, est solvable. Des centaines de Mds USD sont disséminés à l’étranger, l’inventaire est toujours en cours.

« Le pays manque encore de liquidités mais pas d’argent. Le système bancaire va se remettre en ordre » résume Michel Casals selon lequel les entreprises qui veulent participer à la reconstruction du pays vont se heurter à un problème de rationalité, « c’est celles qui seront là au bon moment qui feront du business ! Il faudra être présent le jour où les décisions se prendront. Aujourd’hui, le dégel des avoirs est progressif, le pétrole recommence de nouveau à couler. La production est d’environ 800 000 barils/jour, soit près de la moitié de la production d’avant le 17 février. Le gaz alimente de nouveau les pipelines vers l’Europe ». L’économie se remet progressivement à fonctionner. Côté français, les entreprises sont nombreuses à vouloir se positionner. Depuis 6 mois, les réunions sur la Libye rassemblent entre 300 et 400 entreprises.

Mission commerciale du 11 au 14 février

La Chambre franco-libyenne et le Medef International organisent une mission à Tripoli du 11 au 14 février 2012. « Nous devrions emmener entre 50 et 60 entreprises de différents secteurs. La demande est forte » poursuit M. Casals. Le marché reste difficile. Mais les Français bénéficient d’un avantage de poids : « les entreprises françaises jouissent d’un capital sympathie extraordinaire, grâce au lien historique qui s’est créé en 2011 avec l’intervention de la France et de l’Otan. La gratitude des Libyens envers la France est sincère ». Reste que les contrats « ne sont pas à prendre mais à gagner !» car la compétition est rude.

La France n’est que le sixième fournisseur du pays (6% de part de marché et 1 Md d’exportations en 2010), loin derrière l’Allemagne, l’Italie ou encore la Turquie. Les entreprises tricolores ont l’appui de l’Etat qui a ouvert les financements sur la Libye. Katia Durieux rappelle une notion essentielle : l’humain. « Il est essentiel de faire le premier pas, de prendre des nouvelles des familles, c’est ce que nous avons fait pendant le conflit. Nos partenaires nous en sont reconnaissants ».
 

De g. à d. Katia Durieux, directeur commerciale internationale chez ABN Ingienerie Consulting, Tarek Chérif, président du groupe tunisien Alliance et du syndicat patronal tunisien Conect, Michel Casals (de dos) président de la chambre de commerce franco-libyenne et Thierry Courtaigne, Vice président et directeur général du Medef international

Peut-on se rendre en Libye en toute sécurité ?

« Le peuple libyen a payé un lourd tribu, avec entre 25 000 et 50 000 morts. Un des objectifs de l’exécutif est de rétablir la sécurité, ce qui passe par le désarmement de la jeunesse » explique Michel Casals. Beaucoup de compatriotes sont retournés en Libye, des visas ont été mis en place. « A Benghazi, Misrata, et Tripoli, on a un sentiment de sécurité. On peut s’y rendre sans trop de crainte » expliquait le président de la Chambre franco-libyenne fin novembre 2011. « Il faut suivre les conseils élémentaires de prudence et ne pas oublier le passé récent» précise Thierry Courtaigne, vice-président du Medef International.
S.E.